Les mots de Kaouther Adimi

Nos richesses de Kaouther Adimi est un roman sublime qui raconte l’Algérie, à travers l’histoire de son indépendance rageuse, celle de la Littérature méditerranéenne, et celle d’Edmond Charlot, un éditeur méconnu auquel ce pays et le notre doivent beaucoup. Car Edmond Charlot a vraiment existé, et sa librairie Les vraies richesses, 2 bis de la rue Hamani à Alger, aussi. Ami de Camus qu’il a côtoyé, édité, voir façonné, partenaire des jeunes auteurs qui écrivent la révolte algérienne et qu’il publie dans une course au papier effrénée, sans jamais rien y gagner que sa passion renouvelée : Edmond Charlot est un héros.

A travers son récit documenté Kaouther Adimi rend un hommage fabuleux à cette figure de l’ombre, cet oublié sans lequel la Littérature de l’époque n’aurait sans doute jamais eu tant de force et de spontanéité, et sans lequel certaines œuvres majeures n’auraient peut-être même jamais été écrites.

Bien des années après sa mort, la librairie de prêt Les vrais richesses est revendue. Le jeune Ryad, un métropolitain qui n’aime lire, a la mission de la vider, la repeindre pour qu’on puisse y vendre des beignets. Mais difficile de toucher à ce symbole. Difficile d’échapper à la surveillance du dernier libraire, debout devant la porte, qu’il pleuve ou qu’il vente, Abdallah, le gardien infaillible de ce passé qu’il va nous partager.

Les gouttes frappent les livres avec un bruit sec, militaire. Abdallah pense qu’on n’habite pas vraiment les lieux, que ce sont eux qui habitent. Ryad regarde la grande pancarte « Des jeunes, par des jeunes, pour des jeunes » toute mouillée. Il ne se sent plus jeune. Il a la tête remplie des histoires racontées par Abdallah, ces histoires trop lourdes qui font la grande Histoire et dont il ne sait que penser. Il a l’impression d’avoir failli à sa mission. Le portrait de Charlot se noie dans l’eau d’Alger.

Ce roman est un éloge de la passion des livres. Tout n’y est qu’histoire de papier, de pages que l’on tourne avec une appétence immodérée, de notes griffonnées, de lectures que l’on offre sous le manteau, comme un souffle de liberté. Sur fond de la Grande Histoire – de 1935 à 2017 – celle d’un lieu de vie aux étagères renflées, sur la façade duquel on peut lire « Un homme qui lit en vaut deux », et dont le lecteur voudra forcément pousser la porte.

Dès l’incipit, ce récit a renforcé mon envie de partir visiter l’Algérie et de me perdre dans les rues de sa capitale, et au fil des pages de redécouvrir les trésors cachés de ma propre bibliothèque.

L’avez-vous lu ? Qu’en avez-vous pensé ?

De cette aventure dont nous ne savions pas que nous la vivions, il reste pour moi une sorte de mirage. Charlot fut un peu notre créateur à tous, tout au moins notre médecin accoucheur. Il nous a inventés (peut-être même Camus), engendrés, façonnés, cajolés, réprimandés parfois, encouragés toujours, complimentés au-delà de ce que nous valions, frottés les uns aux autres, lissés, polis, soutenus,redressés, nourris souvent, élevés, inspirés. Pour chacun d’entre nous, jamais un mot qui aurait pu laisser entendre que notre génie n’était pas seulement l’avenir de l’Algérie et de la France, mais celui de la littérature mondiale. Nous étions les poètes les plus grands, les espoirs les plus fantastiques, nous marchions vers un avenir de légende, nous allions conférer la gloire à notre terre natale. Nous fûmes son rêve. C’est là que le sort le trompa injustement, comme se lève une tempête sur une mer calme. A la bourrasque il tint tête tant qu’il put.Je ne l’entendis jamais protester contre l’injustice ni maudire l’infortune qui l’accablait. par moments, il m’arrive de me demander si nous avons été assez dignes de lui. Jules Leroy Mémoires Barbares.

3 commentaires sur “Les mots de Kaouther Adimi

  1. C’est aussi un livre qui m’a donné envie de découvrir l’Algérie, ses rues, ses bruits et ses parfums. Mais je vais encore attendre un peu. Une très belle lecture en tout cas. Je n’ai pas encore lu son dernier roman, peut-être l’as-tu aussi lu ?

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