Les mots de Mahir Guven

Le 1er roman de Mahir Guven est un récit à deux voix ; celles de deux frères d’origine syrienne, des banlieusards qu’on pas la gueule de la réussite.

Le Grand, conducteur VTC, pute à flics pour éviter la zonzon, défoncé au teuchi pour oublier la folie du départ de son frère, ne pas y sombrer.

Le Petit, l’infirmier vénère de trimer à coeur ouvert, retourné au bled, parti au Cham soigner les amputés de Daesh, les adorateurs d’un Dieu à Kalach, les martyrs de là-bas…

La vie, c’est terrible quand on a pas assez de mots, il faut que les autres vous écoutent deux fois plus pour vous comprendre. Du coup, la vie coûte plus cher.

Une histoire comme une prise d’otage, une explosion argotique pour raconter l’incompréhensible. La prose est orale. Les mots ont la cadence sans retenue des angoisses des deux narrateurs. Séparés mais liés par le sang, par le regard et bras baissés du père.

Avant, même la police oubliait de me vouvoyer. ça me rendait dingue. La pire position d’esclave, c’est quand un inconnu vous tutoie et que vous êtes obligé de le vouvoyer. Les règles qui s’écrivent pas sont les plus dures à abolir.

C’est un livre sur la colère de l’autre côté du periph, l’infranchissable, qui emmure les espoirs des deux frères. Délit de faciès. Des mots qui restent enfermés à l’intérieur, à grossir leur fureur. Sans espoir et sans solution, deux témoignages fictifs comme une clef pour comprendre la haess d’être immigré, banlieusard et musulman, bien confortablement installés à l’arrière d’une gova aux effluves de Sbah et de frayeur.

Un fantôme. Enfui sans rien dire. Juste «t’inquiète». Et «t’inquiète», c’est justement ce qui me faisait m’inquiéter. À tourner en rond, je devenais dingue. Je tremblais. Je tutoyais le sombre.

Cela faisait un an que je voulais lire Grand Frère, depuis que j’avais entendu l’auteur au salon des livres EPOQUE à Caen. Je n’ai pas été déçue. Euphémisme. J’ai littéralement adoré ce dialogue de sourds entre ces deux frères, séparés, seuls et paumés, ici et partout. Un roman incisif sur l’incompréhensible, plus que sur le djihadisme. Un récit intime de solitudes qui laisse au lecteur son libre arbitre, celui d’interpréter ces mots maladroits et lâchés, ceux pour le Rhey et pour nous, qui vont vous killer de véracité à chaque page.

Quand il s’énerve, son français se fracasse, les Français ne comprennent plus ce qu’il dit. Pour nous ça va, car ce francais-là, c’est notre langue maternelle. On a tout fait pour corriger, il faut pas chercher à comprendre la langue de l’immigré, elle s’intègre toujours moins bien que lui.

Je vous le conseille pas en Scred mais à haute voix : courrez-y, c’est un coup au coeur à ne pas manquer !

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